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Littérature et politique au XIXème siècle

En explorant les liens entre littérature et politique, il s’agit, au fond, de parler à la fois d’un évident rapprochement et d’une rencontre hésitante. Evident rapprochement, tout d’abord, parce que l’on sait combien la porosité des univers politique et littéraire s’impose en France et tout spécialement au XIXème siècle : roman, chanson, poésie, théâtre évidemment, sont, de part en part, à de multiples niveaux, politiquement investis. Porosité renforcée par le fait que, sans doute jamais autant qu’au XIXème siècle, les écrivains n’ont eu à ce point la conviction d’être des acteurs de l’histoire – pour reprendre une formule de José-Luis Diaz et d’Alain Vaillant[1]. Pourtant, malgré cet évident rapprochement, la rencontre entre les « historiens du politique », même si les classifications me semblent par trop réductrices, et la littérature a été longtemps hésitante. Il est indéniable qu’a pesé, et sans doute pèse encore, une forme de timidité ou de réticence à s’emparer de la littérature pour enrichir le champ de l’histoire politique contemporaine.

On peut y lire, c’est l’une des explications, classique, avancée par Judith Lyon-Caen et Dinah Ribard, dans leur récent ouvrage sur L’historien et la littérature[2], un effet de sources en quelque sorte : la profusion des archives non littéraires, redoublée par un mouvement ouvert à l’époque moderne de différenciation des écrits, de spécification-distinction de la littérature, qui nourrirait, en retour, l’idée que cette littérature, ainsi canonisée, serait, au fond, une source impossible pour l’historien. A cela, sans doute faut-il également ajouter la méfiance persistante, soulignée par Dominique Kalifa, des historiens à l’encontre des sources imprimées, et de la littérature au premier chef, les archives constituant son matériau privilégié[3]. Cela d’ailleurs, on le sait, à la différence des historiens des périodes anciennes et médiévales, précocement familiers des sources littéraires, qu’elles soient exempla, chansons de geste,  romans courtois, qui ont été étudiés dans leurs liens avec les contextes politiques et culturels, ou, pour parler la langue de Lucien Febvre, « l’outillage mental » de leur époque.

Au-delà de cet effet de sources, les hésitations de cette rencontre sont cependant les mêmes que pour l’ensemble de la discipline. De fait, ce sont les liens entre l’histoire – en général - et la littérature qui ont, en quelque sorte, l’évidence d’une histoire d’amour impossible : si de plus en plus d’historiens font de la littérature la matière de leurs investigations, un certain malaise est cependant persistant, lisible dans les réflexions aussi abondantes que polémiques autour de ces liens entre littérature et histoire. En attestent ainsi les récents numéros de revue consacrés à ces questions, depuis le numéro de Romantisme sur « Histoire culturelle/histoire littéraire » paru en 2009, jusqu’au tout récent numéro du Débat du printemps dernier intitulé « L’histoire saisie par la fiction », en passant par le numéro des Annales de mars-avril 2010, intitulé « Les savoirs de la littérature ».

Les termes de ce débat sont connus, nous n’y revenons que rapidement puisque là n’est pas véritablement notre objet. Dans sa version la plus schématique, au fond, pour les spécialistes de littérature, l’approche historienne la réduirait immanquablement, en la contextualisant, en l’instrumentalisant, en l’ignorant pour ce qu’elle est, dans sa force, dans sa beauté, dans sa valeur intrinsèque. Sa grande erreur serait d’inscrire dans le temps une littérature qui serait vouée, par essence, à lui échapper. Symétriquement, les historiens sont, pour leur part, déchirés entre la tentation d’en faire une source parmi d’autres et la conscience d’une irréductible spécificité, déchirés également entre une évidente connivence avec la littérature et un sentiment d’inconfort méthodologique, déchirés entre une tentation référentielle illusoire et le renoncement intranquille à cette illusion. Aujourd’hui, quoi qu’il en soit, un consensus semble se dessiner autour de ce qui peut constituer une approche historienne de la littérature, ordonnée, pour généraliser et pour le XIXème siècle, essentiellement autour de trois axes : l’approche matérielle de la production – livres, journaux ou revues ; l’approche sociale du texte imprimé – pratiques d’écriture et usages de la lecture essentiellement ; les productions textuelles en elles-mêmes, l’analyse et l’interprétation de leurs contenus, des thèmes, des représentations et des imaginaires. Il faut à cet égard, et d’emblée, souligner le chemin important parcouru depuis que Roland Barthes réservait aux historiens l’institution littéraire et aux littéraires l’œuvre et sa création[4].

Ce chemin, on le mesure bien évidemment dans les domaines de l’histoire du livre, de la réception des textes, de la lecture, dans la foulée des travaux menés par Roger Chartier[5] et Christian Jouhaud[6], mais également par Robert Darnton[7] et Daniel Roche[8], pour ne citer qu’eux, les spécialistes d’histoire moderne ayant ouvert ce chantier. On le mesure également, pour le XIXème siècle, dans les domaines de l’histoire de l’édition, avec les travaux de Jean-Yves Mollier[9], et des pratiques de lecture, avec les travaux de Judith Lyon-Caen[10], dans celui de l’histoire des spectacles et du théâtre, avec les travaux de Jean-Claude Yon[11] et de Christophe Charle[12]. On le mesure également dans des déplacements décisifs du regard historique vers les récits de crime, avec Dominique Kalifa, le roman d’aventure, avec Sylvain Venayre, vers les romans pour la jeunesse, avec Patrick Cabanel, vers le roman sentimental, avec, et avant eux, Ellen Constans[13]. Vous me pardonnerez de ne pas être exhaustive. Il faudrait en effet aussi citer Anne-Claude Ambroise-Rendu et ses travaux sur le fait divers, Jean-Claude Vareille, Anne-Marie Thiesse….

Cependant, tous ces travaux ont été assez largement menés à l’aune d’une réflexion sur l’histoire sociale et l’histoire culturelle, sur les modalités de réconciliation entre les deux, bien plus que dans le cadre d’une approche politique - même si, je le répète, les assignations à résidence en la matière sont complexes, voire infondées.

Pour autant, il serait inexact – et présomptueux – de dire que l’histoire politique s’est jouée à l’écart de ces renouvellements. Les réflexions autour de la notion de culture politique, voire la redéfinition de l’histoire politique en histoire culturelle du politique, ouvertes en particulier par Jean-François Sirinelli, Serge Berstein, mais aussi Pierre Nora, ont en effet contribué, indéniablement, à l’élargissement de la gamme des sources. Tout comme l’ont fait les tenants d’une histoire des représentations, les réflexions issues du « linguistic turn » et les travaux impulsés par les analystes du discours.

Du même coup, des liens féconds se sont déjà tissés entre histoire politique et littérature :

- Autour, et je commencerai par là, du théâtre, tout d’abord, avec des analyses qui explorent toutes les facettes du genre – des directeurs de théâtre aux liens au pouvoir – menées en particulier par Jean-Claude Yon et Christophe Charle, déjà cités, mais aussi par Odile Krakovitch[14] pour ne citer qu’eux et s’en tenir au XIXème siècle. Et si l’on évoque ici un long XIXème siècle plongeant ses racines dans la période révolutionnaire, il faudrait évidemment évoquer les travaux de Philippe Bourdin en particulier[15].

- L’autre champ majeur, bien évidemment, est celui de l’exploration des liens entre les écrivains et le pouvoir, l’histoire des intellectuels, menée par Pascal Ory, Jean-François Sirinelli, Christophe Prochasson, Gisèle Sapiro[16] et illustrée également par Paul Bénichou et Christophe Charle pour le XIXème siècle[17].  A ce champ, sont liés tous les travaux autour des postures d’auteur ainsi que sur la littérature engagée : je pense ici au travail de Benoît Denis sur la littérature d’engagement[18], et - même si j’étends peut-être encore abusivement le XIXème siècle - à l’ouvrage collectif publié en 2007 sous la direction de Isabelle Brouard-Arends et Laurent Loty, Littérature et engagement pendant la Révolution française[19].

- Un autre champ fécond, diluant lui aussi les frontières entre histoire culturelle et histoire politique et prenant pour objet, indirectement, la littérature, est celui de l’étude des politiques culturelles. Bien étudiée par Pascal Ory, et Philippe Poirrier pour le XXème siècle, elle reste néanmoins, pour le XIXème siècle, largement à mener : les travaux de Marie-Claude Chaudonneret portent sur les beaux-arts[20] et la question du mécénat littéraire sous les monarchies censitaires, en particulier, est un domaine à défricher – ce que vient souligner l’article coécrit par Jean-Luc Chappey et Antoine Lilti, intitulé « L’écrivain face à l’Etat » et paru dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine,, dans le numéro d’octobre-décembre 2010.

 - Autre piste explorée en histoire politique autour de la littérature : les travaux sur ce que l’on peut appeler les pratiques coercitives de l’Etat : ainsi de la censure qui a été l’objet de travaux importants pour le théâtre – sous l’égide, notamment, d’Odile Krakovitch et de Jean-Claude Yon, déjà cités – mais aussi pour la littérature à l’âge démocratique, avec les travaux de Pascal Ory et d’Annie Stora-Lamarre en particulier[21] ; on peut penser aussi au domaine de la propagande et de l’instrumentalisation politique de la littérature – il faut ici citer le travail récent, et entre autres, de Mélanie Traversier : Gouverner l’Opéra. Une histoire politique de la musique à Naples, 1767-1815, paru en 2009[22].

- Plus neuf, peut-être, plus en friche également, ce que l’on pourrait appeler l’étude des processus de politisation de la littérature par sa réception, l’instrumentalisation politique de la littérature a posteriori en quelque sorte : les travaux, en la matière, sont essentiellement menés aujourd’hui autour du théâtre et des représentations théâtrales, c’est le sens de l’étude de Sheryl Kroen sur les représentations de Tartuffe sous la Restauration[23], par exemple. On peut également citer le travail de James H. Johnson, Listening in Paris, consacré à l’étude des façons d’écouter la musique par le public de l’Opéra de Paris entre 1750 et 1850  - dans la lignée de celui de Jeffrey Ravel sur le parterre au XVIIIème siècle[24]. Mais des réflexions sont également menées, il faut le souligner même si les études se cantonnent pour l’heure assez largement au XXème siècle, autour des phénomènes de lecture engagée.

- Dernier type d’approche, enfin, et celui-ci sans doute le plus en friche, l’étude de la littérature comme forme d’action politique en elle-même : c’est le sens, par exemple, des analyses de Jacques Rancière dans la Politique de la littérature[25] : montrer que le fait de décrire dans un roman la société comme une grande mosaïque, d’explorer la langue dans la variété de ses usages sociaux, ce que fait Balzac dans la Comédie Humaine, peut être considéré comme une forme de démocratie par l’écriture, irréductible aux prises de position politique de l’auteur.

Cependant, et si l’on met à part les travaux déjà cités sur le théâtre ainsi que l’ouvrage récent de Philippe Darriulat, La Muse du peuple[26], sur les chansons politiques et sociales au XIXème siècle (qui comble un vide historiographique frappant en regard, par exemple, de la période révolutionnaire, pour laquelle la chanson a été bien étudiée en particulier par Laura Mason[27]), si l’on excepte également quelques études sur les grands noms de la littérature et de la pensée, les textes en eux-mêmes demeurent encore un angle relativement obscur des approches de l’histoire politique contemporaine. Au sens où il n’est que peu de travaux d’histoire politique du XIXème siècle fondés entièrement sur un corpus littéraire. Pourtant, il me semble que les pistes les plus fécondes se jouent là.

  C’est ce qui a motivé largement, et ce sera mon dernier point en forme d’étude de cas, mon travail de thèse, aujourd’hui publié, sur la poésie d’éloge sous la Restauration[28].

Le point de départ de ce travail a résidé essentiellement dans le constat surprenant d’une profusion – celle de ces poésies à la gloire des Bourbons restaurés, aussi bien imprimées que manuscrites – et d’un silence, celui des historiens et des littéraires face à ce corpus massif. Ce silence, explicable par la convergence de plusieurs phénomènes, m’a semblé devoir être rompu et ce d’autant plus  que la poésie est, au XIXème siècle, au cœur des pratiques culturelles, sociales et politiques – qu’elles soient correspondance, enseignement, rituels politiques ou sociaux, divertissements... Cette « métromanie », ce mal du siècle, brocardé par bien des auteurs après Voltaire, m’intriguait en effet et me semblait mériter de devenir un objet d’histoire.

Le choix méthodologique face à ces 2000 textes et près de 600 auteurs a été guidé par la volonté de comprendre, dans son ensemble, à la fois un type de discours, une pratique et un geste. Il s’agissait de construire un pont entre des approches généralement disjointes, celle des productions textuelles, celle d’une pratique littéraire et celle de leurs auteurs. Ce qui est revenu, tout d’abord, à mener une lecture au plus près des textes, sans a priori thématique, pour ne pas les forcer par des visées préétablies qui risqueraient d’en dissoudre la spécificité, de les morceler ou de les appauvrir. Par une immersion candide, au fond, par l’expérience de l’étrangeté et de la distance suscitées par les sources, avec pour seul fil préétabli d’en comprendre le fonctionnement : qu’est-ce qu’un éloge du pouvoir sous la Restauration, quelles sont ses conventions rhétoriques, les procédures mobilisées par le discours pour se poser et se construire comme discours d’éloge ? Pourtant, je ne voulais pas mener cette analyse d’un type de discours isolément. Il fallait également, à mes yeux, faire l’analyse d’une pratique : celle de l’écriture poétique sur le pouvoir, en son honneur et à son intention ; celle, partant, des systèmes de représentations dans leurs modalités de constitution, d’expression et de diffusion. Plus directement, je voulais cerner le sens de ce geste – célébrer le pouvoir - ses motivations, sa réception par le pouvoir et par l’opinion, son lien éventuel à l’actualité politique. Tout ce que l’on peut appeler les conditions d’ensemble de la production de la littérature de célébration et qui ouvre sur d’autres champs d’enquête : élucider l’origine, la formation, les parcours, les relations des panégyristes ; cerner la nature, l’extension et la diffusion de cette pratique ; saisir « l’outillage mental » qui la fonde, les systèmes culturels qui la permettent et en véhiculent les modèles. Ce qui revient à articuler les discours et les cadres sociaux, historiques et culturels qui les enserrent et les permettent, mais ce qui ne veut pas dire pour autant tomber dans le déterminisme : le discours étudié, de fait, échappe toujours et pour une grande part à ses auteurs et à leur univers culturel et social.

C’est ainsi, au carrefour de cette double enquête, que cette littérature de célébration a révélé sa densité et son sens, sa complexité ; révélant par la même qu’il ne faut retrancher du champ de l’historien aucun type de discours – y compris les formes apparemment vides et creuses, stéréotypées, porteuses de lots d’images et d’idées sans originalité…

C’est ainsi que la poésie de célébration s’est avérée un éclairage fécond en matière d’histoire politique de la Restauration : à la fois parce qu’elle invite à un déplacement du regard et parce qu’elle permet de reconsidérer une période qui a pâti plus qu’aucune autre sans doute d’un cantonnement des curiosités et d’une vision téléologique d’un siècle en marche vers la démocratie - la Restauration en étant le moment incompréhensible, temps à rebours ou hapax politique.

- Déplacement du regard tout d’abord, vers une réflexion sur la prise de parole, vers une histoire de la communication politique ascendante dans le cadre des monarchies censitaires. Et, pour le dire plus précisément, vers toutes les pratiques diffuses et informelles, par lesquelles les individus, privés de suffrage, s’arrogent néanmoins un espace d’expression et négocient une communication avec le pouvoir. Soient les épanchements ou la dilution du politique vers des textes ou des gestes qui, apparemment, lui semblent étrangers. En ce sens, cette histoire rejoint celle du théâtre ou de l’instrumentalisation politique des enterrements menée par Emmanuel Fureix[29].  Elle rejoint également ce que Marcel Gauchet appelait déjà de ses vœux en 1998 : « Nous avons à apprendre à lire historiquement les œuvres, grandes et petites ; nous avons à apprendre à mesurer leurs enjeux en regard de l’histoire politique où elles sont prises – pas l’histoire superficielle des péripéties de la politique, l’histoire profonde des formes politiques »[30].

Et l’on rejoint effectivement ce que nous évoquions tout à l’heure, à savoir une réflexion sur la littérature comme forme, comme catégorie même de l’action politique. Ce qui se pose spécialement dans le cas de la poésie, dont on remarque bien qu’elle est au XIXème siècle l’une des formes privilégiées de l’expression politique.

- Du coup, cet objet invite à une histoire politique plus attentive aux relais volontaires du pouvoir propageant au sein du corps social des représentations qui le servent, qu’aux mécanismes de propagande et d’autocélébration orchestrés par le pouvoir qui, eux, ont été bien étudiés.

Et il invite indissociablement à un autre pan négligé de l’histoire politique qui est celui des pratiques et des manifestations d’adhésion. Histoire certes complexe, notion embarrassante, mais cruciale en terme de compréhension des engagements, des tensions politiques autant que de la circulation des représentations.

- A côté de ces pistes fécondes en terme d’histoire politique, la poésie d’éloge s’avère également un point d’entrée remarquable pour saisir autrement les tensions, et éventuellement, les apories de ce régime : régime condamné, avec tout ce que l’entreprise avait de paradoxal, à repenser la légitimité du pouvoir ; régime oscillant sans cesse entre l’obsession de la révolution et sa négation, la hantise de l’opposition politique et l’incapacité à la concevoir, l’obsession de l’unanimisme politique et le constat, malgré soi, de son inexistence. Autant de paradoxes soulignés par les travaux récents sur ce régime, qu’il soit ceux d’Emmanuel Fureix ou de Gilles Malandain sur l’assassinat du duc de Berry[31].

L’éloge donne ainsi à lire ce moment - si vous me permettez une formule un peu générale - où se fait le deuil de l’Ancien Régime et où se joue l’avènement de la modernité post-révolutionnaire, dans les convulsions d’une ère de transaction, plus que de transition, rejoignant ce qu’avait montré Mona Ozouf dans ses Aveux du roman[32]. Les apports d’une étude de l’éloge à ces égards sont multiples.

-Parce qu’elle révèle, tout d’abord, la complexité de ce que « servir veut dire » en ce premier XIXème siècle. Il faut en effet bien dire que le cliché d’une écriture servile et intéressée ne résiste pas à l’épreuve de l’analyse historique : l’éloge sous la Restauration ne paie pas et peu d’auteurs écrivent pour obtenir, en retour, des gratifications du pouvoir ; il échappe ainsi assez largement à un simple lien mécénique régi par le code flatterie contre faveur. L’éloge se pense, très différemment, comme une écriture de l’engagement politique, une écriture irréductible également au seul ultracisme policé, irréductible encore à la seule profération univoque de la gloire du roi. L’éloge signale donc, ainsi, toute sa parenté avec les littératures militantes de la période révolutionnaire, s’imposant comme une écriture de combat, vouée à repenser et reconstruire un ordre politique et social dans le temps de l’après-révolution.

Ce que l’éloge nous invite à penser, c’est donc une conception du rôle de l’homme de lettres où l’apparent service s’accompagne en fait d’une indépendance revendiquée et construite par ce biais même. Cela est au demeurant lisible dans l’étonnant pluralisme de ces textes, dont les visées sont souvent bien moins de célébrer le pouvoir, que de le rappeler à l’ordre ; bien moins, désormais, de s’adresser au prince qu’à l’espace public ; bien moins de fêter un régime existant que de rêver le monde de l’après-révolution et de peindre un idéal de prince.

-Cette étude jette la lumière également sur ceux qui, un moment, furent les chantres de ce régime : non pas seulement la noblesse ultra, Hugo et Lamartine, mais également des monarchistes plus modérés, constitutionnels parfois, voire anciens révolutionnaires, autant que des poètes-misère et des peu-lettrés.

- Indissociablement, elle révèle ce faisant le brassage et le croisement des héritages autant que des représentations en ce temps marqué par l’hybridité, en ce temps de passage, pour reprendre les mots d’Augustin Thierry, où les vieilles formes ne sont plus et où les nouvelles ne sont pas encore : de fait, cette littérature, souvent vite qualifiée d’ultra ou de contre-révolutionnaire, puise nombre de ses références dans les Lumières autant que dans la période révolutionnaire (figure du roi sensible ou du roi philosophe associées à Louis XVIII pour ne donner qu’un exemple), que ce soit pour les récupérer à son compte ou pour les renverser (quand elle recoure à tout le champ sémantique de la bestialité et de la monstruosité pour disqualifier ses adversaires) - révélant par là même l’intérêt d’une étude fine des textes pour la compréhension de ce que l’on peut appeler les imaginaires ou les cultures politiques.

- Autre apport encore : en termes de rapport entre l’individu et l’Etat et de rapport entre l’homme de lettres et l’Etat. On est effectivement frappé par la revendication forte d’une parole politique, d’une parole pédagogique et utile chez ses auteurs, qu’ils soient grands noms, ce qui n’est pas étonnant, ou marginaux des lettres, ce qui est plus inattendu. Et ce qui se lit ici, c’est bien l’extension sociale du mouvement de sacralisation du rôle du poète étudié par Paul Bénichou, mais c’est aussi toute la place de la Restauration dans le processus de politisation de la société française qui se joue en ce siècle.

Parallèlement, ce que l’on remarque en s’intéressant aux liens entre ces hommes et le pouvoir, c’est combien perdure chez eux le rêve d’un lien affectif au pouvoir, hérité largement du combat contre-révolutionnaire mais aussi du courant sensible de la fin du XVIIIème siècle, auquel, au fond, le pouvoir ne répond pas, rompant le lien mécénique tel que l’ancien régime le concevait. D’où cette souffrance tout à la fois sociale et politique si marquée chez ces thuriféraires d’un pouvoir qui les ignore assez largement.

Pour conclure, je soulignerai simplement deux choses. Ce que donne à lire la poésie de célébration sous la Restauration est une forme historiquement située de profération de l’engagement, une pratique liée à un état du champ littéraire, un discours complexe, enfin, en tension entre la célébration enthousiaste et le combat politique. Elle nous montre, ce faisant, et  si besoin était, que le pari de la littérature pour l’historien, et pour l’historien du politique en particulier, nous renvoie à ce qui fonde son entreprise de la façon la plus stimulante qui soit : rendre au passé son irréductible singularité, la saveur de son étrangeté.

Corinne Legoy,

Maître de conférences à l’Université d’Orléans,

Laboratoire Savours/Polen.

 



[1] Dans leur introduction au n°143 de Romantisme, 2009-1, consacré à « Histoire culturelle/Histoire littéraire ».

[2] Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2010.

[3] Dans son article « L’imprimé, le texte et l’historien : vieilles questions, nouvelles réponses ? », in Romantisme, n°143, op.cit.

[4] « Histoire et Littérature », Annales, n°3, mai-juin 1960.

[5] Nous ne citons ici que : Lectures et lecteurs dans la France d’Ancien Régime, Paris, le Seuil, 1987 ; L’ordre des livres. Lecteurs, auteurs, bibliothèques en Europe entre le XVème et le XVIIIème siècles, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992 ; Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétudes, Paris, Albin Michel, 1998.

[6] Mazarinades : la Fronde des mots, Paris, Aubier, 1985 ; Les pouvoirs de la littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, 2000.

[7] Citons seulement : L’aventure de l’Encyclopédie, 1885-1800, un best-seller au siècle des Lumières, Paris, Perrin, 1982 ; Bohème littéraire et révolution : le monde des livres au XVIIIème siècle, Paris, Gallimard, 1983 ; Gens de lettres et gens du livre, Paris, Odile Jacob, 1992 ; Le diable dans un bénitier. L’art de la calomnie en France, 1650-1800, Paris, Gallimard, 2010.

[8] Là encore, citons seulement : Le siècle des Lumières en province : académies et académiciens provinciaux, 1689-1789, Paris-La Haye, Mouton, 1978 ; Les républicains des lettres : gens de culture et Lumières au XVIIIème siècle, Paris, Fayard, 1988.

[9] Ainsi de Michel et Calmann Lévy ou la naissance de l’édition moderne (1836-1891), Paris, Calmann-Lévy, 1984 ; L’argent et les lettres. Histoire du capitalisme d’édition (1880-1920), Paris, Fayard, 1988 ; Passeurs culturels dans le monde des médias et de l’édition en Europe (XIXème et XXème siècles), Villeurbanne, Presse de l’ENSSIB, 2005.

[10] La lecture et la vie. Les usages du roman au temps de Balzac, Paris, Tallandier, 2006.

[11] Signalons, sous sa direction, Les spectacles sous le IInd Empire, Paris, Armand Colin, 2010, et Directeurs de théâtre XIXème-XXème siècles. Histoire d’une profession, Paris, Publications de la Sorbonne, 2008 ; ainsi que Jacques Offenbach, Paris, Gallimard, 2010.

[12] Nous pensons ici à Théâtres en capitales. Naissance de la société du spectacle à Paris, Berlin, Londres et Vienne, Paris, Albin Michel, 2008.

[13] Dominique Kalifa, L’encre et le sang. Récits de crime à la Belle Epoque, Paris, Fayard, 1995 ; Sylvain Venayre, La gloire de l’aventure. Genèse d’une mystique moderne, 1850-1940, Paris, Aubier, 2002 ; Patrick Cabanel, Le tour de la nation par des enfants. Romans scolaires et espaces nationaux, XIXè-XXème siècles, Paris, Belin, 2007 ; Ellen Constans, Parlez-moi d’amour. Le roman sentimental, des romans grecs aux collections de l’an 2000, Limoges, Pulim, 1999.

[14] Citons seulement Hugo censuré : la liberté du théâtre au XIXème siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1985.

[15] Citons, et, là encore, seulement, sous sa direction : Révolution française et arts de la scène, Clermont-Ferrand, Presse Université Blaise Pascal, 2004 ; De la scène au foyer. Décors, costumes et accessoires dans le théâtre de la Révolution et de l’Empire, Clermont-Ferrand, Presses Université Blaise Pascal, 2009.

[16] Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les intellectuels en France, de l’Affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986 ; Christophe Prochasson, Les intellectuels, le socialisme et la guerre, 1900-1938, Paris, Seuil, 1993 ; Gisèle Sapiro, La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France XIXè-XXème siècles, Paris, Seuil, 2011.

[17] Paul Bénichou, Le sacre de l’écrivain, Paris, Corti, 1973,  et Le temps des prophètes. Doctrines de l’âge romantique, Paris, Gallimard, 1977 ; Christophe Charle, Les intellectuels en Europe au XIXème siècle. Essai d’histoire comparée, Paris, Le Seuil, 1996.

[18] Littérature et engagement. De Pascal à Sartre, Paris, Seuil, 2000.

[19] Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007.

[20] L’Etat et les artistes. De la Restauration à la monarchie de Juillet (1815-1833), Paris, Flammarion, 1999.

[21] Sous la direction de Pascal Ory, La censure en France à l’ère démocratique, Bruxelles, Complexe, 1997 ; Annie Stora-Lamarre,  L’enfer de la IIIème République. Censeurs et pornographes, 1881-1914, Paris, Imago, 1990.

 

[22] Rome, Ecole Française de Rome.

[23] Politics and Theater. The crisis of legitimacy in Restoration France, 1815-1830, University of California Press, 2000.

[24] James H. Johnson, Listening in Paris : a cultural study, University of California Press, 1996; Jeffrey S. Ravel, The contested Parterre. Public theater and French political culture (1680-1791), Cornell University Press, 1999.

[25] Paris, Galilée, 2007.

[26] Rennes, Presses Universitaire de Rennes, 2010.

[27] Singing the French Revolution, popular culture and politics, 1787-1799, Cornell University Press, 1996.

[28] L’enthousiasme désenchanté. Eloge du pouvoir sous la Restauration, Paris, Société des Etudes Robespierristes, 2011.

[29] La France des larmes. Deuils politiques à l’âge romantique (1815-1840), Paris, Champ Vallon, 2009.

[30] « Etat, monarchie, public », Miroirs de la raison d’Etat, avril 1998, n°20.

[31] L’introuvable complot. Attentat, enquête et rumeur dans la France de la Restauration, Paris, ed. EHESS, 2011.

[32] Paris, Gallimard, 2004.

 

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