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La violence politique et militante en france des années 1920 aux années 1970

Cette étude est tirée de l’introduction d’un ouvrage à paraître chez Riveneuve édition : François Audigier et Pascal Girard (dir.), La violence militante en France des années 1920 aux années 1970.

Violence militante, violence politique

Il est malaisé de définir le périmètre de la « violence », « un des concepts les plus insaisissables et les plus difficiles des sciences sociales »[1], et partant, de celui de la « violence politique ». Ces notions sont l’objet d’une réflexion ancienne et de controverses érudites des politologues, philosophes ou sociologues, mais la subjectivité qui est inhérente à la violence interdit d’en proposer une définition à la fois précise et universelle[2]. La relativité de ce qui est appelé violence suivant le contexte ou l’observateur, incite à considérer avec prudence les intentions et les significations de la parole ou du geste violents, et à ne pas séparer la violence de ses représentations[3]. Toutefois, des notions comme celles de la violence symbolique qui parcourt l’œuvre de Pierre Bourdieu, de la violence structurelle[4] ou de la violence culturelle[5], qui visent avant tout à mettre au jour des dominations, oppressions et injustices, sont difficiles à manier ; elles reposent sur des critères non seulement subjectifs mais par nature intangibles et dilatent la notion de violence dans des proportions insondables qui peuvent englober pratiquement l’ensemble des phénomènes sociaux.

Pour pouvoir travailler concrètement, sans négliger les discours et les perceptions qui entourent les coups ou les insultes en amont comme en aval, il est donc nécessaire de rester à un certain niveau de factualité et de proposer une définition minimaliste de la violence politique en prenant prioritairement en compte les acteurs et leurs actes –c’est ce que fait François Dieu par exemple, définissant à minima la violence comme « un usage de la force physique portant atteinte aux personnes et/ou aux biens »[6].

Face au casse-tête théorique que constitue l’intégration de la dimension politique, les travaux reprennent le plus souvent une réflexion[7] et des définitions qui, en dépit de l’abondance des travaux sur la question dans le monde académique anglo-saxon, sont souvent assez anciennes. L’antique définition de H.L. Nieburg, qui se concentre sur les effets de la violence, la comprend comme des atteintes physiques et matérielles dont le but et/ou les conséquences ont une signification politique et tendent à modifier le comportement d’autrui[8]. Elle a été adoptée dans la synthèse d’Ekkart Zimmermann[9] mais aussi les travaux sociologiques d’Isabelle Sommier[10] et, avec des nuances, d’Olivier Fillieule[11]. Englobante, ductile et comprenant la violence comme une interaction entre des acteurs, cette définition ne dissipe cependant pas totalement l’ambiguïté de la dimension politique ; insistant sur le rôle stratégique de la violence, elle est taillée sur mesure pour certains objets d’études, ce qui explique qu’elle a été reprise par les tenants du courant de « la mobilisation des ressources »[12].

Selon l’approche historique qui est la nôtre, la définition de la violence politique est déterminée dans le temps et l’espace, et toute définition opératoire de la violence politique doit partir des formes historiques de violence ciblées par la recherche ; c’est d’ailleurs ce que propose en substance L.H. Nieburg, qui appelle à se référer aux catégories de la violence conformes aux normes et représentations du contexte étudié. Autrement dit, il apparaît périlleux de ne se reposer que sur une définition a priori, et il est sans doute nécessaire de faire un inventaire et une typologie préalables des formes historiques de violences politiques rencontrées[13]. Nous nous rattacherons en cela à la perspective de la synthèse de Philippe Braud[14], qui adopte une approche large du phénomène, intégrant dans son analyse de la violence politique une grande variété d’acteurs exerçant une violence physique, « tangible » (celles des coups portés et reçus), à laquelle nous ajouterons les violences « matérielles », mais aussi une violence des « discours », des mots, des images et des postures.

Par rapport à la violence politique en général, la violence militante induit cependant une restriction, dans la mesure où elle émane à strictement parler d’une organisation structurée (parti, syndicat, ligue, etc...) et de ses membres. En ce sens, la violence militante fait partie de la violence politique qui l’englobe mais à laquelle elle ne se réduit pas, et toute violence politique n’est pas une violence militante. En dépit de cette distinction, la violence militante se situe dans cet entre-deux de la violence politique, entre le conflit pacifié/normal (celui de la rivalité électorale ou du débat contradictoire, qui relèvent du fonctionnement légal et attendu du jeu démocratique, reposant sur l’acceptation, voir la valorisation de l’opposition) et l’affrontement dégénérant jusqu’à la guerre civile[15], dans un no-man’s land entre les catégories « schmittiennes » de la stasis (violence réglée, limitée, susceptible d’apaisement) et du polemos (violence débridée, irréconciliable, visant à l’anéantissement de l’autre)[16]. Des politistes fort prestigieux ont récemment circonscrit les limites de cette « politique du conflit », érigée en objet d’étude à part entière, au confluent du conflit, de la politique et de « l’action collective »[17]. A cet égard, l’étymologie guerrière du terme « militant » mérite d’être relevée. Le mot provient du latin « militer », qui a donné aussi milicien et militaire, et renvoie à celui qui combat, au soldat. Le Centre national des ressources textuelles et lexicales (laboratoire du CNRS) précise que le vocable « militant » fut d’abord employé comme adjectif dans le domaine religieux dès le XIVème siècle (le prédicateur « militant » combattait au nom de sa foi dans le cadre des guerres de religions) puis devint à partir des années 1830 un substantif relevant du registre politique. Le militant était alors celui qui agissait physiquement pour faire triompher ses idées. Le sens se précisa à partir des années 1840, le militant désignant une personne très engagée au sein d’une organisation, parti ou syndicat (« le militant socialiste »). Même atténué, le mot a gardé de nos jours une partie de sa charge des origines et son emploi précoce dans une période de tension (le « printemps des peuples ») semble suggérer qu’il existerait une violence originelle et essentielle à la chose politique[18]. C’est d’ailleurs la vie politique dans son entier qui est imprégnée par un vocabulaire guerrier, notamment avec les campagnes, les batailles et les fronts électoraux ; la conception de la politique comme « conflit réglé » est commune à de nombreux auteurs, au premier chef Michel Foucault qui, dans son Cours au collège de France du 21 janvier 1976, avait renversé la formule de Clausewitz (citée, comme souvent, de façon approximative) pour suggérer que la politique pourrait être la guerre menée par d’autres moyens.

 

Un objet pluridisciplinaire défriché par les historiens étrangers mais négligé en France

Véritable carrefour des sciences sociales, la violence politique constitue un objet d’étude se prêtant aux analyses pluridisciplinaires et appelant même les approches croisées. Si le sujet est depuis longtemps défriché par les politologues (Isabelle Sommier, Philippe Braud ou Pierre Favre), il est aussi un champ d’étude pour les sociologues (Michel Wieviorka ou Laurent Mucchielli), anthropologues (Alain Dewerpe), psychologues (Pierre Mannoni), philosophes (Michel Foucault), juristes, criminologues, linguistes, etc. On notera la variété des grilles interprétatives convoquées par Frédéric Chauvaud dans l’ouvrage collectif Les dynamiques de la violence. Approches pluridisciplinaires, déjà cité.

Dans le domaine strictement historique, la violence politique n’a cependant pas la même place en France que chez les historiens étrangers, en particulier dans les pays où le sujet fait écho à des histoires et à des mémoires nationales lourdes de formes extrêmes de tension et de conflit. En Italie, ce sont les violences du squadrisme fasciste des années 1920[19] et celles des terrorismes d’extrême droite et d’extrême gauche des décennies 1970-1980, à l’origine d’une masse inépuisable et sans cesse croissante d’ouvrages[20]. Les « années de plomb » ne sont d’ailleurs pas seules à susciter travaux historiques, batailles mémorielles et débats médiatiques : c’est aussi le cas des règlements de compte meurtriers de la « guerre civile »[21] italienne, autour desquels la polémique et les passions ont été réveillées par les romans et les enquêtes du journaliste Giampaolo Pansa[22], sans obérer cependant les recherches de valeur[23]. En Allemagne, où la mémoire, sans être moins douloureuse, ne suscite pas les mêmes débats, la violence d’Etat du nazisme des années 1930 n’est pas l’unique préoccupation des historiens : les chercheurs se sont aussi interrogés sur les pratiques radicales des partis extrémistes des années 1920[24] ou le terrorisme de groupuscules gauchistes des années 1970-1980[25]. Aux Etats-Unis même, la plus ancienne démocratie moderne, les historiens, anthropologues et sociologues se penchent depuis longtemps sur la violence comme composante de l’identité politico-culturelle américaine, sur une histoire brutale qui aurait ancré des habitudes, forgé des modèles, posé des normes juridiques chez l’homme américain au point d’influencer l’évolution politique de ce pays vers le recours parfois privilégié à la violence. Mais là encore, les violences et émeutes contestataires des années 1960-1970, comme celles des Black Panthers ou des Weathermen, ont à voir avec un processus de radicalisation, lié lui-même à un contexte bien défini et touchant des groupes restreints et mal ancrés dans la société.

Par comparaison, la thématique de la violence (surtout en temps de paix) reste encore relativement marginale chez les historiens français du politique. Le champ n’est certes pas inexploré, en particulier à l’échelle nationale, pour laquelle des travaux existent sur les guerres, le terrorisme, les révolutions et les différentes répressions étatiques. Mais la violence militante, partisane ou « partidaire » (pour reprendre le néologisme des politologues) est plus rarement abordée. Il existe des analyses ponctuelles sur la violence des manifestations (Danielle Tartakowsky, Michel Pigenet, Robert Mencherini, Alain Dewerpe[26]) ou sur des mouvements politiques faisant un usage assumé de la violence (Jean Philippet et les Jeunesses Patriotes, Albert Kéchichian et les Croix de Feu, Romain Souillac et les poujadistes, Olivier Dard et l’OAS, Christophe Bourseiller et les gauchistes[27]). Mais les analyses globales et les vues d’ensemble manquent, tout comme des travaux empiriques plus limités.

Des déséquilibres historiographiques peuvent en effet être notés en termes de période d’étude. Si les violences ligueuses de l’Affaire Dreyfus ou celles des années 1930 sont bien connues, les dures grèves de 1907-1909 ou de 1919-1920 ont donné lieu à moins d’ouvrages et d’articles, tout comme les sévères affrontements de rue des années 1920 entre extrême droite et communistes[28]. Concernant la Seconde Guerre Mondiale et la lutte, parfois cruelle, opposant Résistants et membres des organisations collaborationnistes (en particulier la Milice), les études déjà existantes[29] ne permettent pas vraiment d’établir le bilan de l’étendue des violences commises et subies de part et d’autre. Curieusement, alors que le second conflit mondial occupe à juste titre une place importante dans la mémoire collective et que l’occupation a suscité un grand nombre de recherches échappant désormais à bien des enjeux politiques, hors la répression de l’Etat vichyste, l’étendue et les formes de ce qui a sans doute parfois revêtu la forme d’une véritable « guerre civile »[30] restent largement méconnues. Sur l’épuration illégale, les travaux de Fabrice Virgili[31] et de Luc Capdevila[32] ont certes renouvelé la question mais sans totalement clore la question. Les violences de la Guerre Froide ont quant à elles été abordées par des études ponctuelles, mais aucune synthèse n’a été tentée. Une réflexion de type « mossienne » sur la « brutalisation des sociétés » par la guerre qui expliquerait, parmi d’autres facteurs, la dureté des affrontements durant la Guerre froide entre gaullistes et communistes, aurait pourtant pu être envisagée. En somme, bien des chantiers restent à ouvrir.

Ce constat de lacune est d’ailleurs surprenant si l’on veut bien se rappeler que les affrontements, obstructions, débordements, émeutes et charges constituent des éléments récurrents et marquants de la vie politique française du XXème siècle. Certains épisodes représentent même de véritables jalons mémoriels : heurts de l’Affaire Dreyfus, violences lors des inventaires, grèves générales au début du XXème siècle, affrontements entre ligueurs et « rouges » durant l’entre-deux-guerres, émeute du 6 février 1934, tensions du Front Populaire et attentats de la Cagoule, guerre civile sous l’Occupation, vengeances de l’épuration, grèves « insurrectionnelles » et manifestations radicales de la Guerre froide, agitation voir attentats liés à l’affaire indochinoise puis algérienne, répression de Charonne, troubles de mai 68 et années de poudre, etc. Même si le XXème siècle occidental n’atteint pas en la matière les pics sanglants du cycle révolutionnaire du XIXème siècle et ne connaît pas de nouvelle Commune, la violence politique y reste un phénomène remarquable par son ampleur et plus encore sa fréquence.

Or, le thème peine à constituer un véritable objet d’histoire politique légitime. Même mai 68, pourtant sur-analysé à l’occasion des différentes vagues éditoriales commémoratives, n’a pas encore été vraiment approché sous l’angle spécifique de la violence militante, à quelques exceptions près. Le dernier colloque organisé à l’IEP et à l’ENS de Lyon en mars 2009 a toutefois fait la part belle à cette question, en s’intéressant aux blessés et morts des manifestations et en abordant la gestion policière de ces débordements, repolitisant ainsi le sujet en le sortant d’une lecture culturelle et sociétale devenue presque « consensuelle »[33].

 

Les raisons de lacunes historiographiques

Ces lacunes historiographiques concernant la violence militante en France au XXème siècle s’expliquent sans doute en partie par le fait que la violence a longtemps été perçue en France comme un échec du politique et/ou comme le passé de la politique. Deux écueils à éviter, qui relèvent le premier d’une posture morale et le second d’une conception presque philosophique de l’histoire politique.

Il est probable que certains historiens français restent, consciemment ou non, attachés intellectuellement à un héritage philosophique libéral considérant la politique comme un espace d’expression pondéré et autorisé où le respect des idées et de la personne d’autrui constituerait un absolu moral indépassable. A ce titre, l’historien incline sans doute à se concentrer sur la partie « noble » de la politique, à savoir le débat d’idées et l’étude des formations et individus portant ces débats. On veut bien s’intéresser aux affrontements politiques mais à condition de se limiter à ces joutes policées et indirectes que constituent les confrontations électorales et débats médiatiques, avec l’idée que les rixes entre militants ne constitueraient qu’un épiphénomène et ne toucheraient que des marges obscures n’engageant pas les institutions, les familles politiques et leurs idéologies. Le risque de cette approche « par le haut » est sans doute de sur-intellectualiser le politique qui est aussi une pratique et de moraliser un phénomène qui doit rester objectivé. Il ne s’agit pas ici d’opposer de manière schématique théorie et pratique. Il y a du reste un discours sur la violence qui est important et en matière de violence, il existe une effectivité des mots : le discours est agissant. Par ailleurs, rappeler l’importance des pratiques ne signifie pas qu’il faille banaliser et normaliser cette même violence qui ne représente pas un mode d’action et d’expression politique anodin. Mais il faut davantage prendre en compte ces pratiques de violence, par exemple par une approche anthropologique « par le bas ». Les politistes ont su « désexceptionnaliser » les violences, en les comprenant comme des modalités de l’action collective[34].

Considérer la violence comme un « passé du politique » revient à adhérer au discours quelque peu positiviste et téléologique selon lequel cette violence représenterait la persistance archaïque d’une brutalité des origines (l’héritage persistant de l’extrémisme des années Boulanger et Dreyfus, du choc de 1914-1918, des affrontements de l’entre-deux-guerres, des tensions de la Guerre froide et des guerres coloniales). Cette brutalité serait forcément (et heureusement) condamnée à disparaître par la modernisation continue et inéluctable de la vie politique. Dans la démocratie libérale triomphante qui intègre la contestation de l’adversaire comme principe et mode de fonctionnement dialectique, la violence n’aurait plus de raison d’être. Il est évident que nos sociétés politiques actuelles sont plus policées qu’auparavant. Le phénomène devient très net à partir des années 1960 (et à cet égard il faut considérer avec prudence l’importance réelle des tensions des « années 68 »). L’idée, chère à Serge Berstein, d’une pacification progressive de la vie politique française sur le grand XXème siècle (pacification qui serait une forme de sa modernisation) doit être retenue[35]. Elle rejoint l’effet de la « civilisation des mœurs » du modèle éliassien, pour lequel individus et formations politiques auraient appris à gérer, contenir, réduire et rendre symbolique cette violence extrême qui autrefois les submergeait. Cette résorption de la violence politique est d’ailleurs à inscrire dans une histoire plus générale et sur le temps long de la violence proposée notamment par Robert Muchembled[36].

Reste que cette évolution n’est ni linéaire ni complète. Après la Seconde Guerre Mondiale par exemple, la violence politique en France tend à diminuer fortement après 1948, avec des pics comme 1952 ou 1956, et des violences qui pour être moins spectaculaires, ne sont pas moins nombreuses, comme celles commises par les poujadistes durant les années 1950. S’il existe bien une tendance longue à la diminution de la violence, ce trend général connaît des oscillations intermédiaires, nécessitant une temporalisation fine et un jeu d’échelle pour ne pas tirer des conclusions hâtives. Cette relation supposée entre modernisation politique et déclin de la violence n’est donc pas dénuée d’ambiguïté et doit être nuancée. Philippe Braud fait justement remarquer l’existence d’une violence résiduelle ou nouvelle, liée à la tolérance (elle-même née des normes démocratiques) de certaines expressions contestataires[37]. Une certaine modernité de la violence a pu être valorisée et assumée par certains courants politiques, en particulier extrémistes. Isabelle Sommier a rappelé que les mouvements contestataires nés durant les années 1960 ont valorisé et légitimé de plusieurs façons le recours à la violence[38], et a bien montré que le déclin de la violence n’a pas connu le même rythme en France et en Italie[39].

Il existe enfin une troisième difficulté d’ordre sans doute épistémologique. S’intéresser à la violence politique suppose souvent la prise en compte de l’événement (le temps court de la manifestation), d’acteurs souvent moins remarquables que l’élu ou l’idéologue (le colleur d’affiches, le gros bras du service d’ordre, le manifestant anonyme) et d’une échelle géographique locale avec des espaces oubliés (la salle du meeting contradictoire, la rue nocturne et déserte). Or l’histoire universitaire s’est construite depuis l’après-guerre sur d’autres normes en termes de temporalité, de sujet d’étude et d’échelle d’analyse. Même si le renouveau de l’histoire politique à partir de la fin des années 1980 a réhabilité de nouveaux cadres et modalités d’exercice, les réticences persistent tout comme les exigences concrètes de ce type de recherches, qui commandent de traquer minutieusement des éléments de preuves au travers de l’exploration de vastes fonds d’archives.

 

Historicisation, culture politique, jeu d’échelle et logique comparative

Sans tomber dans la caricature, eu égard à la richesse des grilles d’analyse désormais proposées, notamment en sciences politiques et sociales[40], l’essentialisation et la modélisation « intemporelle » du phénomène peut constituer l’écueil de certains travaux de science politique, d’anthropologie ou de sociologie. L’apport propre de l’approche historique serait d’historiciser, de contextualiser la violence militante. Inscrire cette étude dans une perspective historique revient par exemple à souligner le jeu d’influences entre ces violences et des événements aussi majeurs que la montée des totalitarismes, la Seconde Guerre Mondiale, la Guerre Froide, les conflits coloniaux et des phénomènes d’ensemble, tels l’émergence et la structuration d’organisations politiques et syndicales de masse. Les phénomènes d’héritage et de recomposition sont donc placés au centre de l’analyse.

L’étude de la violence politique s’inscrit aussi dans une « histoire culturelle du politique ». Mobiliser le concept de culture politique semble pertinent tant il paraît évident que certaines formations ont développé avec la violence militante une relation forte, presque identitaire, la transformant une pratique militante à part entière. C’est le cas bien sûr des mouvements extrémistes (ligues nationalistes, poujadisme, mouvement dorgériste, groupuscules gauchistes), mais aussi de partis non extrémistes comme le RPF gaulliste. Rappelons que gaullisme a toujours entretenu un lien fort à la guerre. Le courant naît de la Seconde Guerre Mondiale, se constitue politiquement dans un contexte de Guerre Froide, s’installe au pouvoir à la faveur de la guerre d’Algérie et se relance même à la faveur de ce petit affrontement civil qu’est mai 68. Ces épisodes dramatiques successifs ont favorisé au sein de cette famille un rapport particulier à la clandestinité, au réseau, au secret et à une certaine forme de violence. L’observation de l’importance du service d’ordre gaulliste (du service d’ordre du RPF au fameux SAC[41]) en dit long sur les valeurs d’ordre et d’autorité au sein de la culture politique gaulliste comme sur son rapport légitimant à la guerre et à la Résistance.

L’histoire permet aussi un changement d’échelle : insister sur des événements aussi majeurs que le 6 février 34 ou mai 68 ne doit pas faire oublier les micro-violences, plus difficiles à saisir dans les sources, plus fastidieuses à recenser mais sans doute plus significatives sur le temps long en termes de tendance et de culture politique. Ces micro-violences constituent une liste indéfinie de faits ayant souvent échappé à l’histoire, sinon à la mémoire, mais qui ont pu constituer le quotidien militant : ce sont les obstructions lors des réunions électorales, les meetings contradictoires chahutés, les manifestations et contre-manifestations, les invasions et occupations de bâtiments publics, gares, usines, les expéditions punitives contre les locaux adverses, les attentats à l’explosif, l’intimidation contre les jaunes, les piquets de grèves musclés, les rixes entre colleurs d’affiches, les entraves rugueuses aux contrôles fiscaux, les discours insultants et agressifs, etc. Il existe ici tout un maquis d’actions modestes et d’acteurs mineurs qui doivent être étudiés et dont les intervenants sont en effet plus variés qu’il y paraît. La question ne se réduit pas aux services d’ordre, troupes de chocs et catégories bien définies de militants (dockers, mineurs, anciens combattants). Elle s’y limite d’autant moins que la violence est le produit d’une interaction, et l’exercice de la violence ne se comprend qu’en mettant en relation les motivations et les représentations des militants, le rôle de l’autorité et de l’encadrement des organisations militantes, celui de l’action des forces de l’ordre et de l’Etat.

Dans le même ordre d’idée, si le temps est la variable de l’historien, il est souhaitable de changer les focales des études, des différences géographiques en terme de structuration partisane, d’héritage historique et de culture politique se traduisant aussi par de fort contrastes en termes de violences[42]. Concernant les évolutions retracées plus haut, des espaces réfractaires à la décroissance de la violence politique peuvent être identifiés, là où une tension toujours vive continue de participer d’une certaine culture locale. En France, l’arc méditerranéen, comme la région de Marseille, restent marqués par une brutalité militante persistante, réalité qui renvoie du reste à une géographie européenne de la violence politique où l’espace méditerranéen serait « en retard » sur un nord plus précocement et globalement pacifié.

Il nous semble enfin indispensable d’adopter une perspective véritablement comparative et de sortir d’un huis-clos restreint au seul théâtre franco-français. D’une part, la violence hexagonale a parfois pu être aiguillonnée, voire nourrie, par des modèles étrangers ; on pense en particulier au caractère particulier du Parti communiste, né de la « greffe bolchevique » sur le mouvement ouvrier français[43], mais aussi à l’influence du fascisme, du nazisme et du franquisme, valorisant à des titres divers la guerre accoucheuse de l’homme nouveau et régénératrice d’un pays engourdi dans la démocratie émolliente. D’autre part et surtout, ce jeu d’éclairage permet de relativiser la violence hexagonale en prenant la mesure d’une certaine « exception française » avec un niveau moyen de violence entre le bas niveau anglais et l’italien élevé. Pour extrêmes qu’elles nous paraissent, les violences ligueuses des années 1930 en France ne sont rien face aux violences squadristes et nazies. De même, l’agitation groupusculaire gauchiste en France dans les années 1970 apparaît moindre que celles des terroristes allemands (Bande à Baader) et plus encore italiennes (Brigades rouges, Lotta Continua, etc.), les similarités entre les cas nationaux et les travaux comparatifs qu’elles justifient mettant en lumière les caractéristiques de la configuration politique française[44]. Se dessine donc en creux, au prisme de la violence politique et militante, un certain modèle politique français qu’il faut interroger.

 

François AUDIGIER et Pascal GIRARD



[1] Peter Imbusch, « The concept of violence », in Wilhelm Heitmeyer, John Hagan, International Handbook of Violence Research, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 2003, p. 13.

[2] C’est ce que souligne Yves Michaud, Violence et politique, Paris, Gallimard, 1978, p. 10-13.

[3] Ludovic Gaussot, « Décrire la violence: enjeux scientifiques et enjeux politiques » et Dominique Fougeyrollas-Schwebel, « Représentations de la violence. Mesurer les violences envers les femmes », in Frédéric Chauvaud (dir.), La dynamique de la violence. Approches pluridisciplinaires, Rennes, PUR, 2010, p. 32 et 38.

[4] Johan Galtung, « Violence, Peace and Peace Research », Journal of Peace Research, vol. 6, n°3, 1969, p. 168-170.

[5] Johan Galtung, « Cultural Violence », Journal of Peace Research, vol. 27, n°3, 1990, p. 291-292.

[6] François Dieu, « La violence d’Etat en action: essai sur la violence policière », Michel Bertrand, Natacha Laurent, Michel Taillefer (dir.), Violences et pouvoirs politiques, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1996, p. 17.

[7] Terry Nardin, « Conflicting Conceptions of Political Violence », in Cornelius P. Potter (dir.), Political Science Annual, vol. 4, Indianapolis, Bobbs-Merrill, 1972, p. 75-119.

[8] H.L. Nieburg, Political Violence, New York, Saint Martin’s Press, 1969, p. 13.

[9] Ekkart Zimmermann, Political Violence, Crises and Revolutions, Theories and Research, Cambridge, Schekman Publishing Company, 1983, 792 pages.

[10] Isabelle Sommier, La violence politique et son deuil, Rennes, PUR, 1998, 253 p.

[11] Olivier Fillieule, Stratégies de la rue. Les manifestations en France, Paris, Presses de la FNSP, 1997, 435 p.

[12] John D. McCarthy, Mayer N. Zald, The Trend of Social Movements in America: Professionalization and Resource Mobilization, Morristown, N.J. General Learning Press, 1973, 30 p. Sur cette école de pensée, Olivier Fillieule, Cécile Péchu, Lutter ensemble. Les théories de l’action collective, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 97-116.

[13] Donatella Della Porta, Social Movements, Political Violence and the State. A comparative analysis of Italy and Germany, Cambridge, Cambridge UP, 1995, p. 3.

[14] Philippe Braud, Violences politiques, Paris, Le Seuil, 2004, 285 p.

[15] L’opposition entre conflit politique et violence de guerre structure la réflexion de Michel Wieviorka, La violence, Paris, Hachette, 2005, p. 24-25.

[16] Roberto Toscano, La violenza, le regole, Turin, Einaudi, 2006, p. XV-XVI.

[17] Charles Tilly, Sidney Tarrow, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution, Paris, Presses de la FNSP, 2008, p. 24-25.

[18] Pour un point de vue théorique, Ioannis D. Evrigenis, Fear of Enemies and Collective Action, Cambridge, Cambridge UP, 2008, p. 94-200.

[19] Etudiées de façon systématique par Mimmo Frazinelli, Squadristi. Protagonisti e tecniche della violenza fascista. 1919-1922, Milan, Mondadori, 2003, 464 p.

[20] Donatella Della Porta (dir.), Terrorismi in Italia, Bologne, Il Mulino, 1984, 353 p. Donatella Della Porta, Il terrorismo di sinistra, Bologne, Il Mulino, 1990, 338 p.

[21] Claudio Pavone, Una guerra civile, Saggio storico sulla moralità nella Resistenza, Turin, Bollati Boringhieri, 1991, rédir. 1994, p. 221-225.

[22] En particulier le controversé Giampaolo Pansa, Il sangue dei vinti. Quello che accade in Italia dopo il 25 aprile, Sperling Paperback, Milan, 2003, 381 p.

[23] Massimo Storchi, Uscire della guerra. Ordine pubblico e forze politiche. Modena 1945-1946, Milan, Franco Angeli, 1995, 204 p. et Massimo Storchi, Il sangue dei vincitori. Saggio sui crimini fascisti e i processi del dopoguerra (1945-46), Aliberti Editore, Rome, 2008, 286 p.

[24] Sven Reichardt, « Formen faschistischer Gewalt: Faschistische Kampfbünde in Italien und Deutschland nach dem Ersten Weltkrieg. Eine typologische Deutung ihrer Gewaltpropaganda während der Bewegungphase des Faschismus », Sociologus, 2001, n°51, p. 55-88. Sven Reichardt, « Fascist Marches in Italy and Germany: Squadre and SA before the Seizure of Power », in Matthias Reiss (dir.), The Street at Stage. Protest Marches and Public Rallies since the Nineteenth Century, Oxford-New York, Oxford UP, 2007, p. 171-179.

[25]Gius Gargiulo, Otmar Seul (dir.), Terrorismes: l’Italie et l’Allemagne à l’épreuve des « années de plomb » (1970-1980): réalités et représentations du terrorisme, Paris, Michel Houdiard Editeur, 2008, 350 pages.

[26] Danielle Tartakowsky, Les manifestations de rue en France, 1918-1968, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997, 869 p. Michel Pigenet, Au cœur de l’activisme communiste des années de guerre froide, la manifestation Ridgway, Paris, L’Harmattan, 1992, 176 p. Robert Mencherini, Guerre froide, grèves rouges. Parti communiste, stalinisme et luttes sociales en France, les grèves « insurrectionnelles » de 1947-1948, Paris, Syllepse, 1998, 307 p. Alain Dewerpe, Charonne 8 février 1962, anthropologie d’un massacre d’Etat, Paris, Gallimard, 2006, 897 p.

[27] Jean Philippet, « Les jeunesses patriotes, ligue, milice ou parti ? », in Olivier Dard et Nathalie Sévilla (dir.), Le phénomène ligueur sous la IIIe République, Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire, 2009, p 178-194. Albert Kéchichian, Les Croix de Feu à l’âge des fascismes, Paris, Champ Vallon, 2006, 412 p. Romain Souillac, Le mouvement Poujade, de la défense professionnelle au populisme nationaliste (1953-1962), Paris, Presses de la FNSP, 2007, 415 p. Olivier Dard, Voyage au cœur de l’OAS, Paris, Perrin, 2005, 423 p. Christophe Bourseiller, Les maoïstes, la folle histoire des gardes rouges français, Paris, Plon, 1996, 345 p.

[28] Sylvain Boulouque, « Usages, sens et fonction de la violence dans le mouvement communiste en France, 1920-1936 », Communisme, n°78/79, 2004, p. 105-130.

[29] Jacques Delpierré de Bayac, Histoire de la Milice, 1918-1945, Paris, Fayard, 1969, 698 p. et Pierre Giolitto, Histoire de la Milice, Paris, Perrin, 1997, 575 p.

[30] Henry Rousso, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Seuil, 1987, 2ème édition revue et corrigée, 1990, p. 16-17.

[31] Fabrice Virgili, Les tontes des femmes accusées de collaboration en France, 1943-1946, EHESS, 1999, 497 p.

[32] Luc Capdevila, Les Bretons au lendemain de l’Occupation. Imaginaire et comportement d’une sortie de guerre 1944-1945, Rennes, PUR, 1999, 449 p.

[33] Bruno Benoit, Christian Chevandier, Gilles Morin, Gilles Richard et Gilles Vergnon (dir.), A chacun son mai ? Le tour de France de mai-juin 1968, Rennes, PUR, 2011, 400 p.

[34] Donatella Della Porta, « Mouvements sociaux et violences politiques », in Xavier Crettiez, Laurent Mucchiell (dir.), Les violences politiques en Europe. Un état des lieux, Paris, La Découverte, 2010, p. 272.

[35] Serge Berstein, « Consensus politique et violences civiles dans la France du XXe siècle », Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°69, janvier-mars 2001, p. 51-60.

[36] Robert Muchembled, Une histoire de la violence, Paris, Seuil, 2008, 498 p.

[37] Philippe Braud, « La violence politique : repères et problèmes », in Philippe Braud (dir.), La violence politique dans les démocraties européennes occidentales, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 41-42.

[38] Isabelle Sommier, La violence révolutionnaire, op. cit., p. 21-22.

[39] Isabelle Sommier, La violence politique et son deuil, Rennes, PUR, 1998, 253 p.

[40] Voir l’analyse plurifactorielle et multiscalaire développée par Xavier Crettiez, « Penser la violence politique », in Xavier Crettiez, Laurent Mucchielli (dir.), Les violences politiques en Europe. Un état des lieux, op. cit., p. 10-23.

[41] François Audigier, Histoire du SAC, la part d’ombre du gaullisme, Paris, Stock, 2003, 525 p.

[42] C’est ce que révèlent, par contraste, les communications de Robert Mencherini, « Le Front populaire dans les Bouches-du-Rhône : la droite en réaction » et François Roth, « L’Est, un bastion conservateur ? », in Gilles Morin, Gilles Richard (dir.), Les deux France du Front populaire, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 281-289 et 311-322.

[43] Stéphane Courtois, Le bolchevisme à la française, Paris, Fayard, 2010, p. 85 et 121. Sur ce point, le travail fondamental demeure celui d’Annie Kriegel, Aux origines du communisme français, 1914-1920, Paris-La Haye, Mouton, 1964, 996 p. Une interprétation différente est adoptée par Romain Ducoulombier, Camarades ! La naissance du parti communiste en France, Paris, Perrin, 2010, 430 p.

[44] Outre Isabelle Sommier, La violence révolutionnaire, op. cit., et Donatella Della Porta, Social Movements, Political Violence and the State, op. cit., voire la comparaison Etats-Unis-Allemagne de Jeremy Varon, Bringing the War Home : The Weather Underground, the Red Army Faction, and Revolutionary Violence in the Sixties and Seventies, Berkeley, University of California Press, 2004, 394 p.

 

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